La fabrique du monde, Sophie Van der Linden (2013)


« Et je me vois là, dans tout ça. Une petite chinoise de dix-sept ans, une paysanne, partie à l’usine parce que son grand frère entrait à l’université. Quantité des plus négligeables, petite abeille laborieuse prise au piège de sa ruche. Enfermée là pour une éternité. »

Aujourd’hui en Chine. Mei, jeune ouvrière de dix-sept ans vit, dort et travaille dans son usine. Elle rêve aussi.

Confrontant un souffle romantique à l’âpre réalité, La Fabrique du monde est une plongée intime dans un esprit qui s’éveille à l’amour, à la vie et s’autorise, non sans dommage, une perception de son individualité.


La fabrique du monde est un petit roman qui fut pour moi une petite gifle.

On commence peu à peu à prendre conscience de l’injustice et de l’exploitation que subissent des travailleurs tels que Mei, qui travaillent et vivent à l’usine toute l’année, sans relâche. Cette histoire illustre la vie de ces oubliés, ou plutôt ces ignorés qui travaillent jour après jour sans pause à s’en tuer pour servir la consommation de masse à prix réduit.

Pour Mei, cela est normal, sa vie l’a menée jusqu’ici (ou plutôt ses parents), mais on sent quand même naître en elle les prémices d’une révolution. Je me suis beaucoup attachée à cette jeune fille pleine d’espoir, rêvant d’une vie comme n’importe qu’elle autre fille… mais bloquée dans son élan par la société où elle vit. Le travail est son quotidien, elle ne peut connaître rien d’autre. Et si elle essaie de sortir du rang, autrement dit de vivre, de craquer, de rigoler, d’écouter ses désirs, elle doit en payer le prix fort.

Bien que ce récit soit une fiction, cela m’a beaucoup touchée d’imaginer le quotidien d’une travailleuse à l’usine telle que Mei, à quel point nos vies ont pu être différentes.

« Onze heures du soir, collation de nuit. On est tous comme des morts-vivants. Même pas le courage de parler de Lin. Et arrivent ces interminables heures nocturnes. Ce ne sont d’ailleurs plus des heures ni des minutes, c’est un temps arrêté, mou, de souffrance, dans lequel on s’englue. Dix fois, cent fois, écarquiller les yeux pour chasser le flou, battre des paupières et, sans être vue, arrêter un instant pour se frotter les yeux, les tempes, retrouver un semblant de lucidité. Les néons clignotent. Par moments, je crains de devenir aveugle avant le jour. Les machines continuent de vrombir avec régularité, mais c’est le seul bruit discernable, plus de cris des contremaîtres, plus d’ordres lancés à tue-tête, plus de haut-parleurs, il y a comme un silence, en dépit du bruit sourd des moteurs. »

L’écriture que je trouvais au début un peu plate, sert en réalité très bien l’histoire. On se retrouve face à des phrases très courtes et poignantes, des descriptions simples à la manière d’un journal intime. Comme un souffle saccadé, le rythme nous fait ressentir l’étouffement de Mei et son envie de liberté. On alterne entre obstacles infranchissables et moments de douceur éphémères, en sachant que les deux ne peuvent coexister. Certaines pages introduites dans le flux de l’histoire à intervalle régulier changent de ton et de genre pour devenir plus poétiques et mystiques, à la manière de haïkus.

Ce livre, c’est un moment de vie qui passe très vite, comme un tourbillon d’émotions mais sans faire de bruit. Car c’est cela le plus important dans l’usine, rester dans les rangs, ne pas se faire remarquer, ne pas faire de bruit.

Je pense que je me souviendrai longtemps de ce roman, qui sans se faire militant d’aucune cause, témoigne d’une réalité très alarmante. Et nous, qui sommes au bout de cette longue chaîne de souffrance, que faisons-nous ? Ce livre invite au moins à prendre conscience de cette réalité, pour que chaque achat soit un choix conscient.

Avez-vous lu La fabrique du monde ? Qu’en pensez-vous ?

2 commentaires sur “La fabrique du monde, Sophie Van der Linden (2013)

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