Une moitié d’homme et cinq femmes


Bonjour à tous !

Aujourd’hui je vous parle des trois derniers romans que j’ai lu et qui ont constitué dans l’ensemble de très bonnes lectures : 1984 de George Orwell, Eté d’Edith Wharton et Little Women (Les Quatres Filles du Docteur March) de Louisa May Alcott que j’ai lu en anglais. Dans les trois histoires, on suit des hommes et des femmes face aux difficultés que leur impose leur époque. 1984 et Eté sont assez durs à lire mais Little Women apporte un peu de douceur et de joie de vivre au tableau. De belles écritures et des messages profonds… C’est parti !


1984, George Orwell (1949 – nouvelle traduction de 2018)

Résumé :

« Année 1984 en Océanie. 1984 ? C’est en tout cas ce qu’il semble à Winston, qui ne saurait toutefois en jurer. Le passé a été oblitéré et réinventé, et les événements les plus récents sont susceptibles d’être modifiés. Winston est lui-même chargé de récrire les archives qui contredisent le présent et les promesses de Big Brother. Grâce à une technologie de pointe, ce dernier sait tout, voit tout. Il n’est pas une âme dont il ne puisse connaître les pensées. On ne peut se fier à personne et les enfants sont encore les meilleurs espions qui soient. Liberté est Servitude. Ignorance est Puissance. Telles sont les devises du régime de Big Brother. La plupart des Océaniens n’y voient guère à redire, surtout les plus jeunes qui n’ont pas connu l’époque de leurs grands-parents et le sens initial du mot « libre ». Winston refuse cependant de perdre espoir. Il entame une liaison secrète et hautement dangereuse avec l’insoumise Julia et tous deux vont tenter d’intégrer la Fraternité, une organisation ayant pour but de renverser Big Brother. Mais celui-ci veille… »

Mon avis :

Depuis le commencement des temps historiques, et sans doute depuis le néolithique, il y a trois catégories de gens dans le monde, ceux d’en haut, ceux du milieu et ceux d’en bas. On les a subdivisés de maintes façons, on leur a donné d’innombrables noms, et leur proportion ainsi que leur attitude les uns envers les autres ont changé au fil des époques mais la structure fondamentale de la société n’a pas bougé. Malgré des soulèvements considérables et des mutations irréversibles en apparence, le même schéma s’est toujours réaffirmé, tel un gyroscope qui revient à l’équilibre si loin qu’on l’ait poussé dans un sens ou dans l’autre. Les objectifs de ces trois groupes sont rigoureusement inconciliables. La classe supérieure veut rester à sa place, la classe moyenne veut prendre la place de la classe supérieure, et la classe inférieure, quand elle a un objectif – car c’est une de ses caractéristiques pérennes qu’écrasée par un travail abrutissant elle n’a qu’une conscience intermittente de ce qui dépasse le quotidien -, veut abolir toutes distinctions pour créer une société où les hommes seront égaux.

Ce livre a vraiment été une claque. Il a changé ma manière de voir les choses et m’a fait me poser beaucoup de questions. Et c’est pour ça que j’aime lire aussi.

Je pense que c’est un livre que tout le monde devrait lire car c’est un avertissement, une révélation et une source de réflexion. Bien que ce soit une satire poussée autour de la dictature et une fiction, cette histoire rappelle bien des choses qui se sont passées et qui se passent encore aujourd’hui.

On va à la source du régime totalitaire et à son but : le contrôle et l’asservissement total.

Quoi qu’il fasse, la Mentopolice finira par l’avoir. Il a commis, et aurait commis quand bien même il aurait pris la plume, le crime essentiel, celui qui englobe tous les autres. Le mentocrime, c’est son nom. Le crime de pensée, on ne le cache pas indéfiniment. On peut louvoyer un certain temps, des années parfois, mais tôt ou tard, on se fait coincer, c’est couru d’avance.

La contradiction, tout en affichant une logique et une continuité implacable, en est une caractéristique. La dictature de Big Brother efface et refaçonne le passé à son bon vouloir et le peuple, aveuglé et obnubilé boit cette « vérité absolue » sans questionnement.

La « novlangue » ou « néoparler » forge une manière de pensée unique où les mots « liberté » ou « révolution » n’ont pas de place. Tout est coupé à la racine pour que personne ne s’en rende jamais compte.

Tu crois sans doute que l’essentiel de notre tâche est d’inventer des mots. Mais pas du tout ! Nous détruisons des mots, au contraire, par dizaines, par centaines, tous les jours. Nous dégraissons la langue jusqu’à l’os. La Onzième Edition ne contiendra pas un seul mot susceptible de devenir obsolète avant 2050.

Et pourtant, il arrive encore que des idées de soulèvement et d’injustice naissent dans les esprits. C’est le cas de Winston, chez qui l’espoir d’une alternative, d’un autre passé et d’un autre futur ne cessent de croître. Je n’irai pas plus loin dans l’histoire par peur de spoiler, mais j’ai trouvé la façon de traiter le « cas particulier » (ou peut-être pas si particulier que ça) de Winston absolument magistrale. La fin est dure mais sans langue de bois.

C’est un roman difficile à lire par moment car il y règne une forte tension paranoïaque, une violence mentale et physique. Les réflexions sont toujours fondues dans le récit et très bien amenées car elles ne s’imposent pas mais se suggèrent. Au lecteur de continuer.

George Orwell était un écrivain politique dont les idées ont évolué au fil du temps pour se rapprocher du socialisme. Sa manière de décrire et de montrer les « prolétaires » et les « masses » démontrent le plus gros vide dans la dictature de Big Brother mais aussi dans notre société. Ils représentent plus de 85% de la population et le dictateur et les classes plus « élevées » – les « membres du Parti » – ne les considèrent même pas comme faisant partie de la société. Le peuple d’en bas ne sait rien, ne pense pas, ils ne sont pas un danger. Et pourtant ils représentent la majorité écrasante qui pourrait tout renverser.

Tandis que les prolétaires, si seulement ils prenaient conscience de leur force, n’auraient nul besoin de conspirer. Il leur suffirait de se soulever et de s’ébrouer comme un cheval qui chasse les mouches autour de lui. S’ils le voulaient, ils auraient la puissance de faire exploser le parti du jour au lendemain. Il faudra bien qu’ils s’en rendent compte tôt ou tard… Quoique.


Sans plonger dans la paranoïa, il est important de se rendre compte de la société dans laquelle on vit en gardant en mémoire le passé, car les choses se répètent bien souvent.

Avec les nouvelles technologies, le contrôle des données personnelles peut devenir absolu et ceux qui les possèdent peuvent les utiliser à bon comme à mauvais escient. Il y a tellement de choses à faire et d’informations à emmagasiner aujourd’hui qu’il en devient facile de ne plus réfléchir et de suivre la route de son quotidien en mode automatique. Mais il ne faut jamais oublier que l’outil numéro un du totalitarisme est l’abrutissement du peuple.

La pénibilité du travail, le souci du foyer et des enfants, les minables querelles de voisinage, les films, le foot, la bière, et surtout les jeux d’argent, suffisent à combler leur horizon mental. Il n’est pas difficile de les tenir en main.

1984 restera un des livres qui m’a le plus marquée, si vous ne l’avez pas encore lu, foncez !


Été, Edith Wharton (1918)

Résumé :

« Le village de North Dormer, en Nouvelle Angleterre, abrite une communauté puritaine et étriquée au sein de laquelle la belle Charity vit et, surtout, s’ennuie. Adoptée enfant par le notable du village, le vieux Royall, Charity est née dans la « montagne », un endroit dont on parle tout bas et en se signant, un lieu sauvage qui a dû la marquer de son empreinte. Son insaisissable différence attire immédiatement l’attention de Lucius Harney, jeune architecte de la ville venu se perdre à North Dormer pour croquer des habitats traditionnels. Très vite, Charity s’éprend passionnément de lui… »

Mon avis :

J’ai découvert Edith Wharton au travers d’une vidéo de Lemon June et quand j’ai lu son post Instagram sur le roman Eté, j’ai voulu sauter le pas.

Ce fut par moment une lecture difficile mais que j’ai appréciée dans l’ensemble. L’histoire dépeint une jeune fille qui dérange, c’est pourquoi le roman a fait scandale à sa sortie. Charity est têtue, fière, agaçante et redoutable. Elle sait ce qu’elle veut et n’a pas peur de le montrer.

J’ai beaucoup aimé les descriptions des paysages et du village. On ressent la chaleur et la beauté de la nature qui se confondent bien souvent avec le personnage de Charity. Elle entretient un rapport plus profond et charnel avec la nature qu’avec la société dans laquelle elle vit.

Elle était aveugle et insensible à bien des choses et elle le savait obscurément ; mais à tout ce qui était air, lumière, parfum et couleur, chaque goutte de sang répondait en elle. Elle aimait la sensation de l’herbe drue de la montagne sous ses mains, l’odeur du thym dans lequel elle enfouissait son visage, le frôlement du vent dans ses cheveux ou à travers sa blouse légère, et le bruit des mélèzes quand les branches pliaient sous le souffle.

Son origine elle-même en est éloignée puisqu’elle provient de la « Montagne » où vivent les rebus pauvres et exclus. Son identité est ainsi toujours un peu floue et elle oscille entre le lieu d’où elle provient et celui où elle vit pour tomber dans un précipice.

Charity n’avait pas d’idées bien nettes sur le lieu de sa naissance, mais elle savait que c’était un endroit malfamé, que le fait d’en être venue était une honte, et qu’en toute circonstance, elle devait – comme lui avait justement rappelé autrefois Miss Hatchard – se souvenir qu’on l’en avait arrachée, et s’en estimer heureuse. Les yeux sur la Montagne, elle faisait, comme d’habitude, un effort pour éprouver de la reconnaissance.

Ce n’est pas un roman facile à lire car on assiste à une déchéance qui prouve bien à quel point les femmes pouvaient être enfermées dans des cases, voire étouffées par la société et les convenances au point de devoir donner leur santé mentale pour pouvoir y trouver une place.

J’ai aimé le personnage de Charity parce qu’elle est aussi agaçante que touchante et forte. Edith Wharton parvient à la décrire comme un canva fait de milles émotions et sensations indomptables… C’est une fin une fois encore sans langue de bois ici décrivant à merveille une société où le désir des femmes est opprimé pour sauver les apparences.

Au lieu de demeurer comme à part, isolée dans sa pensée, elle devinait obscurément qu’elle serait comparée à d’autres, et qu’on attendrait d’elle des choses qu’elle ne soupçonnait même pas. Elle était trop fière pour avoir peur mais sa liberté d’esprit s’en ressentit…

Ce livre m’a donné envie de lire d’autres romans de l’autrice. Qu’avez-vous à me conseiller ?


Little Women, Louisa May Alcott (1868)

Résumé :

“Rich or poor, we will keep together and be happy in one another”

Christmas won’t be the same this year for Meg, Jo, Beth and Amy, as their father is away fighting in the Civil War, and the family has fallen on hard times. But though they may be poor, life for the four March sisters is rich with colour, as they play games, put on wild theatricals, make new friends, argue grapple with their vices, learn from their mistakes, nurse each other through sickness and disappointments, and get into all sorts of trouble.

Mon avis :

J’ai ensuite lu Little Women (Les Quatre Filles du Docteur March) de Louisa May Alcott et c’était tellement bien ! Après avoir regardé le trailer du film qui sortira en décembre, je me suis dit que j’aimerais lire le livre avant. Puis lorsque Margaud Liseuse a proposé un challenge de lecture dessus, j’ai décidé de me lancer dès maintenant avec elle.

J’ai vraiment adoré ma lecture. Le cercle familial des March et leurs aventures est tellement chaleureux et réconfortant. Chacune des quatre filles (Meg, Jo, Beth et Amy) a son propre tempérament et sa propre ambition et je suis restée suspendue aux pages tout au long du livre pour découvrir leur évolution.

Elles vivent dans un cercle presque exclusivement féminin dans le premier volume, entourée de leur mère et de leur servante bien aimées. Il règne dans la maison une atmosphère d’entrain et d’amour qui nous rendrait presque nostalgique de cette époque (alors que c’était bien durant la guerre de Sécession comme le rappelle le père des filles March parti en guerre).

Les jeunes filles sont régulièrement rappelées à l’ordre pour devenir de jeunes filles « respectables » mais j’ai toujours aimé la façon dont elles pouvaient s’exprimer malgré tout et comment leur mère fait toujours d’une priorité le bonheur de ses filles au détriment de l’argent ou de la renommée.

“Right, Jo ; better be happy old maids than unhappy wives, or unmaidenly girls, running about to find husbands”, said Mrs March decidedly. “Don’t be troubled, Meg ; poverty seldom daunts a sincere lover. Some of the best and most honoured women I know were poor girls, but so love-worthy that they were not allowed to be old maids. Leave these things to time; make this home happy, so that you may be fit for homes of your own, if they are offered you, and contented here if they are not. One thing remember, my girls, mother is always ready to be your confidant, father to be your friend; and both of us trust and hope that our daughters, whether married or single, will be the pride and comfort of our lives.”

Comme pour beaucoup certainement, c’est pour moi le personnage de Jo qui ressort le plus. Cette fille garçon manqué a un tempérament de feu. Elle s’emballe vite et n’a pas peur de s’exprimer. Elle défit les convenances et met sa féminité de côté pour cultiver tout ce qu’il y a d’autre chez elle en dépit des apparences physiques. C’est elle qui va amener Laurie, leur voisin, dans sa vie et celle de sa famille et fera ainsi naître une amitié forte, drôle et touchante.

“I hate to think I’ve got to grow up and be Miss March, and wear long gowns, and look as prim as a China-aster. It’s bad enough to be a girl, any way, when I like boy’s game, and work, and manners. I can’t get over my disappointment in not being a boy, and it’s worse than ever now, for I’m dying to go and fight with papa, and I can only stay at home and knit like a poky old woman.”

J’ai vraiment adoré suivre le quotidien des March et découvrir toutes les conventions et questionnements auxquels elles doivent faire face dans une famille pauvre mais heureuse. C’est un roman qui a plus de cent cinquante ans maintenant et qui fait honneur aux femmes dans toute leur diversité et leurs espoirs. J’ai déjà commandé la suite « Good Wives » et j’attends avec impatience de pouvoir la lire et découvrir l’adaptation qui sortira en décembre et qui me semble très prometteuse.


Avez-vous lu l’un de ces romans ? Dites-moi vos impressions en commentaire !

3 commentaires sur “Une moitié d’homme et cinq femmes

  1. Concernant Edith Wharton, je recommande Les beaux mariages et L’Âge de l’innocence : tous deux parus récemment (2018 et 2019) aux Belles lettres dans une collection dirigée par JC Zylberstein qui a beaucoup oeuvré pour faire connaître Wharton en France. Le deuxième, qui est sans doute le chef d’oeuvre de Wharton, et un de ses romans les plus connus (prix Pulitzer à sa sortie aux USA), a bénéficié à cette occasion d’une nouvelle traduction, exhaustive et plus fidèle à l’original (le roman n’avait pas été retraduit depuis sa publication en France en 1921). Ethan Frome, qui avait aussi été retraduit en 2012 chez POL, est également remarquable, mais la lecture en est pour le moins éprouvante (c’est sans doute le livre le plus dur de Wharton que son ami Henry James qualifiait d' »ange de la dévastation »…c’est tout dire).

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci pour tes remarques très complètes, on voit que tu t’y connais ! J’ai déjà entendu parler des Beaux mariages et de Chez les heureux du monde, mais pas de L’Age de l’innocence ni d’Ethan Frome. Si ce dernier est difficile à lire, je continuerai plutôt avec Les beaux mariages ou l’Age de l’innocence d’abord. On m’a aussi recommandé Sur les rives de l’Hudson, tu connais ? Il est apparemment moins connu mais très intéressant aussi.

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  2. Je pense avoir lu Sur les rives de l’Hudson il y a longtemps mais je n’en ai pas gardé un souvenir très marquant, personnellement. Edith Wharton était une romancière assez prolixe (y compris pour des raisons financières, après guerre) mais un peu inégale. Dans un genre plus mineur, je recommanderais plutôt Leurs enfants ou L’écueil (qui est le premier Wharton que j’ai lu et que j’aime beaucoup) que Sur les rives de l’Hudson. Mais les incontournables sont ceux que je te citais – Les Beaux mariages dans une veine satirique, Ethan Frome dans une veine tragique et L’Age de l’innocence dans une veine mélancolique…ainsi que Chez les heureux du monde, qui est également très bon, en effet.

    Aimé par 1 personne

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