Art et classes sociales – Martin Eden de Jack London


Résumé (Babelio) : Martin Eden, un marin de vingt ans issu des quartiers pauvres d’Oakland, décide de se cultiver pour faire la conquête d’une jeune bourgeoise. Il se met à écrire, et devient un auteur à succès. Mais l’embourgeoisement ne lui réussit pas… Désabusé, il part pour les îles du Pacifique. Ce magnifique roman paru en 1909, le plus riche et le plus personnel de l’auteur, raconte la découverte d’une vocation, entre exaltation et mélancolie. Car la réussite de l’œuvre met en péril l’identité de l’écrivain. Comment survivre à la gloire, et l’unir à l’amour, sans se perdre soi-même? Telle est la quête de Martin Eden, le marin qui désire éperdument la littérature.


Martin Eden est un roman que j’ai vraiment adoré. On dit que c’est le roman le plus autobiographique de l’auteur et ça se ressent : on ne peut pas totalement inventer un personnage aussi profond et touchant que Martin Eden.

J’ai eu un énorme coup de cœur pour ce personnage plein de rêves et d’ambitions et envers qui la vie n’a pas été tendre. Naïf, direct et très intelligent, il ne fait jamais semblant et parle avec son cœur. Il est sans faux semblants et ose croire en ses rêves les plus fous.

Dit comme ça, on dirait le synopsis d’un Disney ou d’un manga Shonen, mais Martin Eden est aussi un livre violent qui décrit la réalité des classes sociales les plus basses et du travail acharné auquel elles sont confrontées pour pouvoir survivre.

She has worked long hours for years at machines. When one’s body is young, it is very pliable, and hard work will mold it like putty according to the nature of the work. I can tell at a glance the trades of many workingmen I meet on the street. Look at me. Why am I rolling all about the shop? Because of the years I put in on the sea. If I’d put in the same years cow-punching, with my body young and pliable, I’d be bow-legged. And so with that girl. You noticed that her eyes were what I might call hard. She has never been sheltered. She has had to take care of herself, and a young girl can’t take care of herself and keep her eyes soft and gentle like – like yours, for example.

Martin Eden vient de ses classes-là, très pauvres et où la force prévaut sur tout. Il est apprécié et respecté de son entourage pour son grand cœur et son courage, mais il n’est au fond pas que cela. Martin a une soif d’apprendre inassouvie, insatiable. Il admire la classe bourgeoise pour son accès à la culture et à l’art qui l’intriguent tant. Ces personnes éduquées représentent un rêve de propreté, de distinction et d’intelligence inaccessible pour lui alors.

Un jour, il tombe amoureux de Ruth, une jeune femme bourgeoise, à l’instant où il la voit pour la première fois. Elle est magnifique et représente tout ce qu’il aimerait avoir et connaître. Ruth trouve le jeune homme amusant et décide de l’aider à apprendre à parler « correctement » (car Martin Eden à une façon de parler « vulgaire » selon elle, très crue et brute).

“There are many lines that could be spared from the book you were reading”, she said, her voice primly firm and dogmatic.

“I must ‘a’ missed ‘em”, he announced. “What I read was the real goods. It was all lighted up an’ shining, an’ it shun right into me an’ lighted me up inside, like the sun or a searchlight. That’s the way it landed on me, but I guess I ain’t up much on poetry, miss.”

He broke off lamely. He was confused, painfully conscious of his inarticulateness. He had felt the bigness and glow of life in what he had read, but his speech was inadequate.”

Commence alors une relation très particulière dans laquelle Ruth se positionne toujours supérieurement à Martin, croyant que son origine sociale et son éducation la placent au dessus de lui. Mais très vite un écart va se creuser entre elle et Martin sans qu’elle ne s’en aperçoive. Martin apprend vite à parler comme elle et lit de nombreux livres. Il s’intéresse au fond des choses, au début de façon très naïve, pour la beauté de l’art et des émotions qu’il lui fait ressentir et la curiosité d’en apprendre plus sur l’histoire et la philosophie, puis il décide de s’en inspirer pour écrire à son tour.

Mais il tombe de haut lorsqu’il réalise que la majeure partie de la classe bourgeoise (y compris Ruth), s’intéresse à la littérature et la philosophie de façon très superficielle, sans les questionner et créer leurs propres réflexions autour, mais simplement pour pouvoir en parler en compagnie d’invités de marque.

Again Ruth measured his thoughts by comparison of externals and in accordance with her belief in the established. Who was he that he should be right and all the cultured world wrong? His words and thoughts made no impression upon her. She was too firmly intrenched in the established to have any sympathy with revolutionary ideas.

Une grosse critique des classes sociales est faite ici, que ce soit au travers des conditions de travail et de vie horribles de la classe ouvrière ou de l’oisiveté et l’hypocrisie dans lesquelles se complait la classe bourgeoise.

Martin se retrouve entre les deux et s’acharne sans relâche à s’élever en société en essayant de publier ses écrits et de devenir écrivain. On ressent son amour de l’art et de la beauté des mots dans sa passion d’écrire, mais cela ne suffit pas pour le reste du monde. Tant qu’il continue d’écrire sans se faire publier, personne ne le prend au sérieux et on lui demande de se trouver « un vrai travail ». Mais dès lors qu’il publie et accède à une situation lui permettant de gagner de l’argent, tout le monde l’acclame.

Martin Eden vit une crise existentielle dans laquelle l’hypocrisie du monde qui l’entoure le submerge et où les désillusions s’enchaînent. Il doit trouver une place dans ce monde pour un homme tel que lui. Une place difficile à trouver.

Who are you, Martin Eden? he demanded of himself in the looking-glass, that night when he got back to his room. He gazed at himself long and curiously. Who are you? What are you? Where do you belong ? You belong by rights to girls like Lizzie Connolly. You belong with the legions of toil, with all that is low, and vulgar, and unbeautiful. You belong with the oxen and the drudges, in dirty surroundings among smells and stenches. There are the stale and vegetables now. Those potatoes are rotting. Smell them, damn you, smell them. And yet you dare to open the books, to listen to beautiful music, to learn to love beautiful paintings, to speak good English, to think thoughts that none of your own kind thinks, to tear yourself away from the oxen and the Lizzie Connollys and to love a pale spirit of a woman who is a million miles beyond you and who lives in the stars ! Who are you? and what are you? damn you! And are you going to make good?”

La fin m’a beaucoup frustrée. Je suis pourtant en général bon public et reste ouverte à toute sorte de possibilités mais ici j’aurais préféré que ça se finisse autrement… J’ai lu un essai introductif qui expliquait cette fin comme une critique de l’individualisme de la part de l’auteur, ce que je comprends, mais une fin alternative aurait été plus judicieuse selon moi.

Pour finir, je dirais seulement que ce roman est tout simplement bouleversant. Les réflexions de Martin Eden sont très immersives et inspirantes et soulèvent de nombreuses questions. L’écriture de Jack London est simple mais avec des moments de descriptions et de cheminements intérieurs absolument magnifiques.

C’est une lecture que je vous recommande vraiment si vous vous intéressez à l’art et la société et les questionnements identitaires qu’ils engendrent.

Grâce à ce roman, je vais pouvoir publier ma première critique sur Babelio pour le Challenge Solidaire – Des classiques contre l’illettrisme !

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