La violence dans la douceur – L’Écume des Jours de Boris Vian


Résumé : « Un titre léger et lumineux qui annonce une histoire d’amour drôle et grinçante, tendre ou grave, fascinante et inoubliable, composée par un écrivain de vingt-six ans. C’est un conte de l’époque du jazz et de la science-fiction, à la fois comique et poignant, heureux et tragique, féerique et déchirant. Dans cette oeuvre d’une modernité insolente, livre culte depuis plus de cinquante ans, Duke Ellington croise le dessin animé, Sartre devient une marionnette burlesque, la mort prend la forme d’un nénuphar, le cauchemar va jusqu’au bout du désespoir. Mais seules deux choses demeurent éternelles et triomphantes : le bonheur ineffable de l’amour absolu et la musique des Noirs américains… »


A l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leur ventre blanc et leur dos argenté.

Ce roman me fascine et me désarçonne à chaque fois que je le relis. Et à chaque fois je le redécouvre autrement.

L’Ecume des jours est un roman beau, énigmatique, poétique et absurde. L’histoire d’amour entre Colin et Chloé en est le fil rouge mais il y a tellement plus tout autour. On est dans un monde et une histoire qui semblent très réels mais entre la souris grise qui aide aux tâches ménagères, le pianocktail (un piano qui créé des cocktails en fonction de la mélodie jouée), le Jean-Sol Partre et la Duchesse de Bovouard alternatifs, tout est sens dessus dessous.

Son pantalon était de velours à côtes vert d’eau très profonde et son veston de calmande noisette. Il accrocha la serviette au séchoir, posa le tapis de bain sur le bord de la baignoire et le saupoudra de gros sel afin qu’il dégorgeât toute l’eau contenue. Le tapis se mit à baver en faisant des grappes de petites bulles savonneuses.

C’est toute la force du roman de Boris Vian pour moi : l’univers poétique et absurde qu’il a su créer. Chaque objet inventé, chaque lieu a son importance. La musique y est essentielle également avec l’omniprésence du jazz américain et la récurrence de Duke Ellington dont Colin est un admirateur absolu.

Mais l’Ecume des jours ce n’est surtout pas qu’un monde léger et poétique. Une histoire sombre plane derrière des personnages qui semblent au premier abord superficiels et oisifs, ne voulant que profiter des plaisirs de la vie. Le monde dans lequel ils évoluent semble bien cruel : seul l’argent compte, les pauvres sont mis de côté et doivent s’adonner à des travaux terribles pour ne recevoir qu’une maigre pitance. Ceux qui ont des moyens financiers, quant à eux, sont épargner par la misère ambiante et ne semblent d’ailleurs même pas se rendre compte de sa présence.

Le groupe d’amis qui entoure Colin et Chloé composé de Chick, Alise, Nicolas et Isis va connaître la décadence et au fur et à mesure de l’histoire le monde autour d’eux va prendre d’autres couleurs, d’autres formes pour s‘accorder à leurs émotions et leur désespoir.

Le travail, la religion et la guerre sont beaucoup critiqués au travers d’images et de mises en situation. Les travailleurs effectuant les tâches les plus indignes ne sont pas respectés et sont poussés à bout pour être exploiter jusqu’à la dernière seconde; les armes sont poussées et produites par le corps humain; et les prêtres et personnes d’Eglise se moquent et ridiculisent ceux qui n’ont pas d’argent. Tout est poussé à l’extrême jusqu’à l’absurde : la mort est banalisée, voire ridiculisée. On peut tuer des gens sur un simple coup de tête sans que ça n’ait aucune incidence mais d’autres crimes sont eux punis, comme le fait de ne pas payer ses impôts. La dépendance et l’obsession poussées jusqu’à la folie sont aussi abordées au travers du dévouement de Chick et de son addiction aux travaux de Jean-Sol Partre (personnage alternatif de Jean-Paul Sartre).

– Pourquoi sont-ils si méprisants ? demanda Chloé. Ce n’est pas tellement bien de travailler.

– On leur a dit que c’est bien, dit Colin. En général, on trouve ça bien. En fait, personne ne le pense. On le fait par habitude et pour ne pas y penser justement.

– En tout cas, c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire.

– Il faut construire les machines, dit Colin. Qui le fera ?

– Oh évidemment, dit Chloé, pour faire un œuf, il faut une poule, mais une fois qu’on a la poule, on peut avoir des tas d’œufs. Il vaut donc mieux commencer par la poule.

– Il faudrait savoir, dit Colin, qui empêche de faire des machines. C’est le temps qui doit manquer. Les gens perdent leur temps à vivre alors il ne leur en reste plus pour travailler.

– Ce n’est pas plutôt le contraire ? demanda Chloé.

– Non, dit Colin. Si ils avaient le temps de construire des machines, après ils n’auraient plus besoin de rien faire. Ce que je veux dire, c’est qu’ils travaillent pour vivre au lieu de travailler à construire des machines qui les feraient vivre sans travailler.

Plus rien ne semble avoir de sens et pourtant, on en trouve un à travers l’amour et l’amitié qui unissent le groupe d’amis. Ces sentiments et relations sont ce qui selon moi dirigent le récit dans une certaine direction et donnent un sens à ce monde perdu. Sinon, ils ne semblent ressentir que de l’indifférence pour l’absurdité qui les entoure.

La description et le rôle des trois femmes m’a par contre un peu titillée par moment. Elles y sont très belles et sensuelles… et c’est tout. Elles sont constamment ramenées à leur beauté physique ou leur relation amoureuse contrairement aux trois hommes qui ont chacun une passion (Colin pour Duke Ellington, Nicolas pour la cuisine de Gouffé, et Chick pour Jean-Sol Partre). Il n’y a qu’Alise qui a également une passion pour Jean-Sol Partre mais une passion qui va s’évanouir au fur et à mesure que son amour pour Chick grandit. Ce sera aussi la seule à se rebeller contre le monde qui l’entoure mais encore une fois, ce sera par amour et par amour seulement.

L’écriture de Boris Vian est magnifique avec de nombreuses images, jeux de mots et références culturelles. C’est un livre où l’on ne comprend pas tout et c’est sûrement le but, mais où il y a presque toujours un double sens, ce qui montre le travail minutieux de l’auteur pour les détails qui font de l’histoire de qu’elle est.

Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements a priori. Il apparaît en effet que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite : elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Sa réalisation matérielle proprement dite consiste essentiellement en une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion. On le voit, c’est un procédé avouable, s’il en fut.

Avant-propos de l’Ecume des jours

Je vous conseille absolument l’Ecume des jours pour un moment aussi doux que violent, à la fois plein de réflexions et complètement fou.

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