Misogynie dans la société et dans la langue – deux essais pour dénoncer et voir les choses autrement

Je voudrais partager aujourd’hui deux essais féministes que j’ai beaucoup aimé découvrir : Sorcières de Mona Chollet dont on a beaucoup entendu parler et Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! d’Eliane Viennot, un peu moins connu il me semble.


Sorcières, Mona Chollet (Editions Zones – 2018)


Résumé : « Qu’elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des années 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ? Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante – puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant – puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d’horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s’est développé alors tant à l’égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever. »


J’avais beaucoup vu ce livre sur les réseaux sociaux et n’avais entendu que de bonnes critiques à son sujet. Les essais m’ont toujours un peu intimidée car ceux que j’ai essayé de lire auparavant m’ont semblé très complexes et je les ai abandonnés avant d’avoir fini. La figure de la sorcière m’ayant toujours fascinée et ayant lu/entendu que ce texte était très accessible, j’ai décidé de sauter le pas, moi qui voulais lire plus d’essais sur le féminisme.

Et je ne regrette pas du tout. Ce fut une lecture très enrichissante et passionnante qui m’a donné envie de m’intéresser à tout un tas d’autres sujets et qui m’a permis de démystifier le rapport que j’avais aux essais.

Ce livre est très bien construit et effectivement assez accessible au niveau du vocabulaire et du style d’écriture. L’autrice Mona Chollet développe la figure de la sorcière pour aborder quatre thèmes majeurs qui lui sont accolés et qui sont rejetés par la société.

Depuis, où que je le rencontre, le mot « sorcière » aimante mon attention, comme s’il annonçait toujours une force qui pouvait être mienne. Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime. J’aime aussi l’idée d’un art que l’on perfectionne sans relâche tout au long de sa vie, auquel on se consacre et qui protège de tout, ou presque, ne serait-ce que par la passion que l’on y met. La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie.

La première partie « Une vie à soi » développe le thème de l’indépendance de la femme et comment celle-ci serait vue comme problématique par la société jusqu’au point où elle ne devrait pas figurer comme une possibilité dans l’imaginaire des femmes. La seconde partie « Le désir de la stérilité » remets en question la femme en tant que mère absolue et explique comment beaucoup d’entre elles se retrouvent forcées à le devenir (un rôle plus difficile à assumer que celui du père), n’en éprouvent pas l’envie ni le besoin, voire parfois le regrettent. La troisième partie « L’ivresse des cimes » explore la figure de la femme âgée, de son rejet de la société – la ménopause signifiant qu’elle n’aurait plus d’utilité et devrait être mise de côté. Enfin la quatrième et dernière partie « Mettre ce monde cul par-dessus tête » aborde d’autres thèmes transversaux plus tournés vers la nature, la médecine et le rapport au corps.

Sorcières développe donc de nombreux sujets autour du féminisme en citant à foison articles, essais, romans, émissions de radio etc, ce qui en fait un livre très riche qui a nourrie ma curiosité pour de nombreuses autres lectures. Le thème de l’indépendance m’a permis de me rendre compte à quel point il est important que les femmes seules, aventurières, intelligentes et fortes soient développées dans l’imaginaire collectif pour que l’on ait plus de modèles à qui s’identifier et que l’on élargisse le champ des possibles pour les femmes. Le chapitre sur la vieillesse m’a profondément touchée et m’a permis de réaliser beaucoup de concepts et idées préconçues que j’avais moi-même acquis.

 Or la société assigne aux femmes et aux hommes des domaines de compétences très différents et très différemment valorisés, de sorte que les premières se retrouvent plus souvent en situation d’être bêtes. Ce sont elles qui courent le plus de risques de se révéler déficients dans les domaines prestigieux, ceux qui sont censés compter vraiment, tandis que ceux où elles auront développé des aptitudes seront négligés, méprisés ou parfois carrément invisibles. Elles auront aussi moins confiance en elles. Notre nullité est une prophétie autoréalisatrice.

Cet essai m’a permis d’approfondir des sujets dont j’avais déjà entendu parler mais qui restaient obscures pour moi, il m’a révoltée à de nombreuses reprises et m’a aussi procuré des moments de lecture assez violents. En effet, l’autrice englobe de nombreux thèmes différents et cela fait beaucoup de choses remises en question d’un coup. Les sujets et questions abordées peuvent être choquants par rapport à nos idées préconçues comme par exemple celles qui touchent aux violences gynécologiques dans le milieu médical ou encore à la maternité et au regret d’être mère. Il est bien sûr nécessaire de parler de ces sujets et de remettre en question notre propre mode de vie et la société dans laquelle on évolue pour avancer et se sentir plus libérés, mais je pense qu’il faut aussi être un minimum préparé à cette lecture qui loin de ne parler que de sorcières, va remuer beaucoup de choses.

Prendre de l’âge, c’est-à-dire perdre sa fécondité, sa séduction – du moins selon les critères dominants – et son rôle de pourvoyeuse de soins pour un mari ou des enfants, c’est être une insoumise, même malgré soi. C’est réveiller la peur que suscite toujours une femme lorsqu’elle « n’existe pas uniquement pour créer d’autres êtres et prendre soin d’eux, mais aussi pour se créer elle-même et prendre soin d’elle-même », comme l’écrit Cynthia Rich. Le corps féminin vieillissant agit comme « un rappel du fait que les femmes ont un « soi » qui n’existe pas que pour les autres ». Dans ces conditions, comment pourrait-il ne pas passer pour laid ?

Je suis mitigée donc sur le fait de recommander ce livre pour une première lecture sur le féminisme car elle serait d’un côté parfaite pour la globalité des sujets abordés et pour son accessibilité au niveau du style mais elle peut être aussi violente si l’on est pas prête/prêt à attendre certaine chose et à se remettre en question. C’est à vous de voir bien sûr, au moins vous êtes prévenus ! Cela étant dit, je conseille vraiment cette lecture, qui marquera très certainement un tournant dans ma vision du féminisme, et que je recommande aussi bien aux femmes qu’aux hommes car toutes ces questions nous concernent tous et toutes et nous ne pourrons pas avancer sans s’entraider.

La force des stéréotypes et des préjugés peut avoir quelque chose de profondément démoralisant ; mais elle offre aussi une chance, celle de tracer de nouveaux chemins.


Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, Eliane Viennot (Editions iXe – 2014)


Résumé : « Le long effort des grammairiens et des académiciens pour masculiniser le français a suscité de vives résistances chez celles et ceux qui, longtemps, ont parlé et écrit cette langue sans appliquer des règles contraires à sa logique.

La domination du genre masculin sur le genre féminin initiée au XVIIe siècle ne s’est en effet imposée qu’à la fin du XIXe avec l’instruction obligatoire. Depuis, des générations d’écolières et d’écoliers répètent inlassablement que « le masculin l’emporte sur le féminin », se préparant ainsi à occuper des places différentes et hiérarchisées dans la société.

Ce livre retrace l’histoire d’une entreprise à la misogynie affirmée ou honteuse, selon les époques. Riche en exemples empruntés aux deux camps, il nous convie à un parcours plein de surprises où l’on en apprend de belles sur la « virilisation » des noms de métier, sur les usages qui prévalaient en matière d’accords, sur l’utilisation des pronoms ou sur les opérations « trans-genre » subies par certains mots. »


Ce court essai découvert grâce au streetcast de La luciole écarlate m’a ouvert les yeux sur l’influence que le sexisme et la misogynie ont exercé sur la langue française. La féminisation de nom de métiers où le masculin seul est employé est très controversée et encore débattue aujourd’hui, tout comme l’écriture inclusive qui se retrouve de plus en plus utilisée sur internet.

On pourrait croire que ce ne sont que des mots et qu’« on ne va pas changer la langue alors que ça a toujours très bien fonctionné comme ça ».

Mais un tel changement a en vérité déjà été effectué il y a plusieurs siècles avec l’instauration de l’Académie Française puis de l’éducation obligatoire. Avant cela, la règle de proximité était utilisée : par exemple un adjectif s’accordait avec le nom le plus proche, qu’il soit féminin ou masculin, et non pas à un groupe entier de mots où le masculin « l’emporterait ». De même les termes d’autrice, poétesse, peintresse, médecine etc. étaient utilisés jusqu’à ce que des hommes décrètent que tous ces métiers de savoir ne pouvaient être associés au genre féminin et qu’il faudrait donc dire d’une femme qu’elle est « un auteur », « un philosophe », « un médecin » etc.

La langue française a donc déjà été modifiée et masculinisée auparavant. L’utilisation féminine de ces noms de métiers ne reviendrait donc même pas à la féminiser mais à lui redonner sa base plus égalitaire.

Aujourd’hui dans les écoles, on nous apprend toujours que « le masculin l’emporte sur le féminin », comme une règle absolue que tout le monde connaît par cœur. Même si dans ce cas précis, cette règle n’est censée s’appliquer qu’à la langue, elle ancre un message fort dans l’imaginaire des enfants qui affectera forcément leur vision d’une égalité possible entre les sexes.

Si la langue est en perpétuelle évolution, elle ne changera pas complètement du jour au lendemain mais je trouverai cela bienvenu et même essentiel d’enseigner pourquoi et comment le masculin est venu à l’emporter sur le féminin dans la langue française.

Je vous conseille de tout cœur ce court essai et d’en parler autour de vous car s’il y a évidemment de nombreux autres secteurs où l’action est bien plus urgente pour les droits des femmes, il ne faut pas oublier cet épisode de l’histoire de notre langue dont les conséquences résonnent encore aujourd’hui. Le texte explore l’histoire sociétale et littéraire de cette évolution et rentre dans plus de détails syntaxiques en restant tout de même très accessible dans l’ensemble.

Les Editions iXe invitent leurs auteur.es à appliquer la règle dite de proximité, de voisinage et de contiguïté, qui accorde en genre, et en nombre, l’adjectif, le participe passé, et le verbe avec le nom qui les précède ou les suit immédiatement. Couramment appliquée jusqu’au XVIe siècle, attaquée au début du XVIIe par Malherbe et dans une moindre mesure par Vaugelas, en raison de la plus grande « noblesse » reconnue au genre masculin, elle fut réitérée un siècle plus tard par Beauzée avec cet argument explicite : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Au lieu d’ancrer ainsi la domination dans la langue, la règle de proximité amène à écrire : « Les hommes et les femmes sont belles », « Toutes sortaient les couteaux et les dagues qu’elles avaient affûtées », « Joyeuses, des clameurs et des cris montaient de la foule », ou, comme Racine dans Iphigénie : « Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête. »

Je serais curieuse de connaître votre avis si vous avez lu ces essais et si vous avez des recommandations d’autres lectures autour du féminisme à me proposer, n’hésitez pas !

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